Julio Ramon Ribeyro est avant tout un cuentista, il écrit des nouvelles. C'est un admirateur de Maupassant, il a d'ailleurs traduit en espagnol des nouvelles du Maître, des nouvelles "qu'il aurait aimé écrire". Ses nouvelles sont légères et elles se distinguent de celles de Buzzati par leur humour. Elles décrivent des situations quotidiennes, des personnages très communs. Je vous propose ici des textes plus profonds, plus "philosophiques" tirés d'un recueil : Proses apatrides.


"Qu'il est facile de confondre culture et érudition ! La culture, en réalité, ne dépend pas de l'accumulation de connaissances, même dans des domaines différents, mais de l'ordre que ces connaissances gardent dans notre mémoire et de la présence de ces connaissances dans notre comportement. Les connaissances d'un homme cultivé peuvent ne pas être très nombreuses mais harmonieuses, cohérentes et surtout reliées entre elles. Chez l'érudit, les connaissances semblent s'accumuler dans des caissons cloisonnés. Chez le cultivé, elles s'organisent suivant un ordre intérieur qui permet les échanges et la fructification. Ses lectures, ses expériences sont des ferments qui engendrent continuellement de nouvelles richesses : sa situation est comparable à celle d'un homme qui ouvrirait un compte à intérêts. L'érudit, comme l'avare, garde son patrimoine d'une façon qui ne produit que moisissures et répétitions. Dans le premier cas, la connaissance engendre la connaissance. Dans le second, la connaissance s'ajoute à la connaissance.

Un homme qui connaît sur le bout des doigts le théâtre de Beaumarchais est un érudit, mais est cultivé celui qui, ayant lu les " Noces de Figaro " se rend compte de la relation qui existe entre cette œuvre et la Révolution française ou entre son auteur et les intellectuels de cette époque. De la même façon, le membre d'une tribu primitive qui possède le monde en dix notions de base est plus cultivé que le spécialiste en art sacré byzantin qui ne sait pas faire cuire deux œufs à la coque."


"L'arrivée d'un enfant dans un foyer est comparable à l'irruption des barbares dans le vieil empire romain. Mon fils a mis en pièces, en vingt mois d'existence, tous les signes extérieurs et ostentatoires de notre culture domestique : la petite statue de porcelaine que j'ai hérité de mon père, les reproductions de sculptures fameuses, les cendriers bizarres volés avec tant de précautions dans des restaurants, les verres de cristal ramenés de Pologne, des livres avec des gravures précieuses, le tourne-disque portable, etc… L'enfant se sent face à ces objets, dont il ignore l'utilité, comme le barbare face aux produits énigmatiques d'une civilisation qui n'est pas la sienne. Et comme, malgré son ignorance et sa déraison, il représente la force, la survie, c'est à dire l'avenir, il les détruit. Il détruit les signes d'une culture, qui est pour lui caduque car il sait qu'il pourra les remplacer, depuis qu'il incarne, potentiellement, une nouvelle culture."