Je vous propose ici une traduction d'un article paru dans le suplément culturel d'El Pais de décembre 2009.
Il s'agit d'un article de l'auteur péruvien Santiago Roncagliolo dont nous avons déjà parlé ici pour son très beau roman
"Avril rouge". Il nous présente le grand
auteur urugayen Juan Carlos Onetti. Onetti est le moins connu des grands auteurs de l'âge d'or du roman latino-américain.


Le dernier des Mohicans

Juan Carlos Onetti (Montevideo 1909, Madrid 1994) vivait dans son lit et méprisait la politique, le succès et tout ce qui ressemblait à de la figuration publique. Il fut l'écrivain le moins connu du boom latino-américain mais, sans qu'il le veuille, il est devenu le plus actuel de ces romanciers.

J'ai connu l'œuvre de Juan Carlos Onetti au début des années 90, attiré par les légendes qui circulaient sur cet auteur. Mes camarades de la Faculté de lettres racontaient qu'Onetti était un ermite, qu'il refusait de donner des conférences et qu'il vivait dans un lit avec une bouteille de whisky.

Dans tous les cas, le profil d'un tel personnage aurait été exotique mais plus encore lorsqu'il s'agit d'un écrivain appartenant au boom latino-américain. La plupart de ses confrères avait le goût des foules. Ils agissaient souvent plus comme des hommes politiques que comme des artistes. Mario Vargas Llosa s'était présenté à l'élection présidentielle au Pérou, Gabriel Garcia Marques avait rencontré Fidel Castro et Bill Clinton. Cortazar avait défendu la Révolution au Nicaragua, Carlos Fuentes représentait le Mexique. Onetti, quant à lui, le plus grand de tous, vivait cloué dans son lit, vissé à une bouteille de whisky.

Plus tard, j'ai pu vérifier qu'Onetti avait bien souffert d'une persécution politique, en demi-teinte, de façon absurde et presque comique : on l'avait détenu pour avoir fait partie du jury d'un concours de nouvelles. La nouvelle récompensée se délectait de scènes pornographiques qui faisaient référence, de manière à peine voilée, à l'homosexualité d'un des membres de la junte militaire au pouvoir. En représailles, l'auteur de la nouvelle et les membres du jury furent détenus pour injures à la dignité des forces armées.
Pendant les investigations, un enquêteur officiel demanda à Onetti :
- Et vous, à quelle tendance politique appartenez-vous ?
- A aucune, répondit le romancier.
- Mais, pour qui avez-vous voté ?
- Pour personne.
- Mais pour qui auriez-vous voté ?
- Je n'ai jamais voté.
- Ah ! Un anarchiste !
Plus ennuyé qu'apeuré, Onetti répondit :
… Mettez " anarchiste " si vous voulez. Je peux fumer ?

Quelques semaines plus tard - selon les mêmes légendes - l'écrivain dut être évacué vers un hôpital psychiatrique, à cause du syndrome d'abstinence provoqué par le manque d'alcool et de tranquillisants. Son geste le plus héroïque s'arrêta là.

Suite de l'article de Santiago Roncagliolo