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Il appelle ça sa petite "pharmacopée littéraire".
Pour Mario Vargas Llosa, la littérature sert à panser.
Oui, comme ça, avec un "a". Comme on panse une blessure.
Elle soigne, elle calme, elle soulage. Parfois même, elle permet
de cicatriser. Tout à la fois pensée et pansement...
Cela vous paraît
abstrait ? Le Prix Nobel se met à rire. Renversé dans
un canapé de son bel appartement parisien, près de
Saint-Sulpice, il raconte comment il en est venu, très concrètement,
à cette idée de "livre-médecin". "C'était il
y a quelques années, au cours d'un voyage entre Buenos Aires
et Madrid, dit-il. A l'aéroport d'Ezeiza, j'avais acheté
un ouvrage d'Alejo Carpentier, Le Royaume de ce monde...". A l'époque,
Vargas Llosa souffrait
d'un mal chronique, la peur de l'avion. Il avait pourtant passé
des années à "monter et descendre de ces bolides aériens
comme on change de chemise". Mais soudain, allez savoir pourquoi,
la sueur froide, la peur. "Et rien qui puisse les combattre, ni
le whisky, ni les anxiolytiques, ni les comprimés pour dormir..."
Rien sauf, ce jour-là, un Carpentier miraculeusement dosé
qui, sans qu'il s'en aperçoive, propulsa son imagination hors de
la cabine jusqu'à l'atterrissage. Dans Comment j'ai vaincu ma peur
de l'avion (L'Herne, 2009), Vargas Llosa raconte que désormais,
pour chaque voyage, il puise dans sa "biblio-apothèque" : un Faulkner
pour un long-courrier, un Stevenson pour un vol plus court : avec
la bonne posologie, l'effet est immédiat. Sans contre-indication
ni effets indésirables.
Qu'en conclut-il
? Que le fait d'absorber de la littérature "agit" sur nous. Sur
notre esprit mais aussi, bizarrement, sur notre corps : fini les
mains moites et le cœur qui bat en dépit du bon sens (les neurobiologistes
spécialistes de la "chimie des émotions" se sont-ils déjà penchés
sur cette action inattendue de la littérature ?). Certes, pour Vargas
Llosa, la magie du texte n'est pas chose nouvelle. Dès 5 ans, il
a eu le choc de la lecture. "C'était en 1941, à Cochabamba, en Bolivie,
dans la classe du Frère Justiniano, dit-il. C'est ce qui m'est arrivé
de plus important dans la vie." Il raconte aussi comment, plongé
dans Les Misérables, de Hugo, il éprouva physiquement le poids des
personnages. "J'étais devenu Jean Valjean. Je me traînais dans les
entrailles de Paris avec sur mon dos le corps inerte de Marius."
Oui, ces effets
étonnants de la littérature, Vargas Llosa les connaît depuis toujours.
Et, pourtant, il semble n'en être jamais complètement revenu. Au
point qu'à 75 ans, au moment d'écrire son discours de réception
du prix Nobel, c'est cela qu'il a voulu faire. Un éloge vibrant
- encore tout nimbé d'émerveillement enfantin - de la lecture et
de la fiction. "La lecture dissipe le chaos, embellit la laideur,
éternise l'instant et fait de la mort un spectacle", écrit-il dans
Eloge de la lecture et de la fiction, qui paraît ces jours-ci chez
Gallimard. "Ma mère m'a souvent dit que les premières choses que
j'écrivais étaient les suites des histoires que je lisais. Parce
que j'étais triste qu'elles finissent ou que je voulais en corriger
la fin..." Oui, la littérature - celle qu'on lit comme celle qu'on
produit - peut nous faire du bien. Elle peut aussi remettre le monde
au carré lorsqu'il ne tourne pas rond. Vargas Llosa donne un autre
exemple tiré de sa propre histoire : au collège militaire Leoncio
Prado de Lima, il était un garçon timoré, traumatisé par un père
violent, réapparu un jour alors qu'on le croyait mort... Pauvre
Mario. On le brime, on le bizute. Pour "soigner son vague à l'âme",
il écrit des poèmes érotiques. Et puis, un jour, il se met à rédiger
des lettres d'amour pour ses camarades de chambrée, ceux qui ne
savent pas quoi dire à leurs petites amies ou qui s'emberlificotent
dans l'expression des sentiments. "Ça m'amusait de jouer les Cyrano",
sourit-il. Cette fonction de scribe lui fournira "quelques bénéfices
pécuniaires". Mais surtout, comme le souligne son traducteur Albert
Bensoussan dans Ce que je sais de Vargas Llosa, elle lui donnera
un statut, "celui d'écrivain et de porte-parole. Une fonction qui,
dès lors, ne le quittera plus".
C'est vrai.
Depuis son premier recueil de nouvelles, Les Caïds, en 1959, jusqu'à
ses ouvrages plus récents - La Fête au bouc, sur les derniers moments
de la dictature de Trujillo (Gallimard, 2002), ou Le Paradis - un
peu plus loin, sur ceux de Flora Tristan (Gallimard, 2003) - Vargas
Llosa ne cesse de mettre à nu les blessures du monde et d'encourager
les hommes à les soigner par la résistance, la non-conformité ou
la rébellion. Dans Le Rêve du
Celte, il peint les ravages de l'exploitation humaine, racontant
l'histoire vraie de l'Irlandais Roger Casement qui, l'un des premiers,
dénonça les atrocités commises dans le Congo de Léopold II, ainsi
que les violences faites aux indigènes du Pérou.
Pourquoi cet
homme ? "Je l'ai découvert en lisant une biographie de Conrad, que
j'admire, confie Vargas Llosa. Casement a ouvert les yeux de Conrad
lorsque celui-ci s'est rendu au Congo. Il a été très important dans
l'écriture d'Au cœur des ténèbres." Mais là n'est pas la seule raison.
En exergue du récit, Vargas Llosa a placé cette phrase du romancier
uruguayen José Enrique Rodo : "Chacun de nous est, successivement,
non pas un mais plusieurs. Et ces personnalités successives, qui
émergent les unes des autres, présentent souvent les contrastes
les plus étranges et les plus saisissants."
"Cette phrase
semble avoir été écrite pour Casement", s'écrie joyeusement Vargas
Llosa. Casement ? Une sorte de Dr Jekill et Mr Hyde, pourfendeur
de la barbarie colonialiste, mais menant dans l'ombre une vie privée
si "choquante", au regard de la morale victorienne, qu'il finira
arrêté, jugé et pendu.
"C'est cette
contradiction qui m'a fasciné, admet Vargas Llosa. D'une façon générale,
la complexité est l'un des aspects de la condition humaine que nous
avons le plus de mal à accepter. Nous nous créons des héros à coups
de stéréotypes respectables et nous y croyons. Or Casement est à
la fois un héros et un faible. Toute son existence, il a dû vivre
dans cette tension terrible, celle des agents secrets, des grands
criminels ou des saints." Vargas Llosa réfléchit, puis note : "Je
suis allé au Congo pour lequel il s'est battu pendant vingt ans.
Tout le monde ou presque l'a oublié. Même chose en Amazonie où seule
une petite ruelle, à Iquitos, porte son nom. C'est triste."
Eloge de la
lecture et Le Rêve du Celte
ont un point commun. Ils nous parlent de notre civilisation. Ils
nous disent à quel point elle est friable. Et peut se vider vite
de son contenu. Ils nous rappellent qu'humanité et barbarie sont
comme la lumière et l'ombre chez Casement, imbriquées au point que
l'une ne va jamais sans l'autre. Ça fait peur ?
Le docteur Llosa
a le remède. Fouillez votre bibliothèque comme on retourne une armoire
à médicaments. Il y a là de quoi vous apaiser.
Florence
Noiville
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