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Article
de Michel Taille paru dans Libération du 19 janvier 2008
La
ville colombienne, où l'auteur de "Cent Ans de solitude" fit ses débuts
de journaliste, a gardé l'empreinte du passé. Promenade littéraire sur
les traces du prix Nobel.
Quand
il a posé le pied pour la première fois à Carthagène, Gabriel García Márquez
redoutait de trouver le "fossile en conserve des historiens". La vieille
ville coloniale, rescapée de six sièges de pirates et corsaires, se présentait
au futur prix Nobel de littérature un soir d'avril 1948, dans une Colombie
qui entrait dans la plus sanglante de ses guerres civiles. Après avoir
voyagé dans un camion aux prétentions de bus, l'aspirant conteur allait
pourtant vivre, dans le refuge des murailles tricentenaires, une nuit
pour lui "historique".
La
ville "héroïque" étale aujourd'hui ses épais remparts et sa forteresse,
cimentés du sang des esclaves, tels que le futur écrivain les a découverts
en ce lointain crépuscule. Seul un tronçon de la muraille, qui avait résisté
aux "surprises de guerre et débarquements de boucaniers", a finalement
succombé et cédé la place à quelques arpents de bitume chauffés par un
va-et-vient de bus multicolores, qui effraient la foule des passants et
colporteurs à coups d'avertisseur.
C'est
"les larmes aux yeux" que García Márquez avait découvert à son arrivée,
malgré le couvre-feu, ce qui continue de séduire les visiteurs : "Les
vieux palais des marquis", la cathédrale aux flancs de corail, la "mer
incessante". "Une ville qui rêvait toujours du retour des vice-rois" d'Espagne,
du temps où elle était "la plus prospère des Caraïbes, surtout grâce au
privilège ingrat d'être le plus grand marché aux esclaves africains des
Amériques" (1).
Sans
le sou, l'apprenti écrivain de 21 ans se couche sur un banc de la place
de Bolívar, "où se distinguait à peine, entre les palmiers africains,
la statue du Libérateur" éponyme. Sous l'ombrage constamment maintenu
traîne depuis cet instant l'ombre patiente de Florentino Daza, l'amoureux
éconduit pendant un demi-siècle de l 'Amour aux temps du Choléra.
C'est pour lui et les autres personnages du roman que "Gabo" a décrit
le "dédale empierré de la ville coloniale" toujours existant. L'inaccessible
Fermina Daza, "déesse couronnée", allait s'y recueillir devant la façade
massive de l'église de San Pedro Claver, prêtre "esclave des esclaves",
et s'y égarer dans le brouhaha euphorique de la "galerie d'arcades" toute
proche qui fut marché aux Noirs, bureau d'écrivains publics et offre désormais
aux badauds, dans un vacarme de salsa, un étalage de sucreries bigarrées.
Galion
naufragé. A la recherche d'un trésor englouti qui permette d'amadouer
le père de son aimée, le transi Florentino allait devoir naviguer avec
les mômes qui "nagent comme des requins" à l'entrée de la baie, "étang
de miasmes et de débris de naufrages", lentement réhabilité. Aux temps
du choléra, de l'étudiant Gabo et encore aujourd'hui, ces gamins plongent
au passage des bateaux de touristes, en espérant un jet de piécettes,
et rêvent du galion naufragé qui leur permettra de construire pour une
fiancée une maison de vraies briques. Gardiens de leurs rêves, deux forts
espagnols surveillent leurs canoës, à quelques encablures des vastes navires
de guerre de la marine colombienne.
En
cherchant le premier sommeil, le jeune García Márquez avait aussi découvert,
derrière la statue équestre de "son" héros Bolívar, le palais de l'Inquisition,
aujourd'hui aménagé en musée, en mémoire des cinq hérétiques brûlés à
Carthagène des Indes. C'est de là qu'il a extirpé les bourreaux de Sierva
Maria, adolescente morte d'amour après avoir résisté à un chien enragé
et aux exorcismes de la Colonie, dans De l'amour et autres démons. Gabo
enfermera la petite marquise dans le couvent de Santa Clara, qui reste
malgré les siècles le même "bâtiment carré face à la mer", avec une "galerie
d'arches autour d'un jardin agreste et sombre". Les cellules des "enterrées
vivantes" et le "pavillon solitaire qui a servi de prison à l'Inquisition
pendant soixante-huit ans" sont les suites d'un hôtel de luxe - dont les
balcons dominent la résidence secondaire de Gabo.
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