Il est difficile de trouver un mauvais livre de Mario Vargas Llosa. Vargas Llosa, qui est né en 1936 à Arequipa (Pérou) est aujourd'hui avec Garcia Marquez (Colombie), Carlos Fuentes (Mexique) et Ernesto Sabato (Argentine) un des derniers monstres sacrés du roman latino-américain. L'œuvre de ce romancier péruvien est reconnue par des tirages à tous points remarquables, par la qualité des publications et par le nombre des traductions. Il a reçu toutes les marques de reconnaissances du public et de ses pairs, seul le prix Nobel lui faisait défaut.

Homme complexe, il s'est investi, certains diront compromis, en politique avant de revenir à la création littéraire.

Dire "intellectuel" en Amérique du sud, c'est dire "intellectuel de gauche". Mario Vargas Llosa s'est distingué en se proclamant libéral et de droite. En opposition avec la gauche apriste lors du premier mandat calamiteux d'Alan Garcia, il a fondé le mouvement Libertad et s'est présenté aux élections présidentielles péruviennes de 1994 au cours desquelles, lui, l'homme le plus célèbre du Pérou, a été battu par un candidat inconnu, s'exprimant avec difficulté, d'origine japonaise, Alberto Fugimori. Vargas Llosa, qui affiche dans son œuvre un intérêt pour les petites gens, une sympathie sincère envers les minorités oubliées et méprisées par les habitants des quartiers chics de Lima, qui est détesté par la hiérarchie catholique à cause de ses livres jugés licencieux ; s'est allié pendant cette campagne électorale aux nantis et s'est affiché aux côtés de la moyenne et de la grande bourgeoisie la plus réactionnaire. C'est parce qu'il représentait ce pouvoir blanc qui n'avait jusque là jamais laissé les rênes du pouvoir que le peuple lui a préféré cet ingénieur sans charisme et sans véritable appui politique. Cette défaite qu'il n'a jamais tout à fait comprise ni tout à fait admise l'a poussé à abandonner la politique.

Depuis, cet écrivain discipliné, véritable bourreau de travail écrit régulièrement des articles dans les plus prestigieux journaux, participe à toutes sortes de manifestations, intervient lors d'émissions de télévision, supervise des adaptations cinématographiques ou théâtrales de ses oeuvres et bien sûr, publie régulièrement des romans. Depuis cet échec en 1990 il a publié 5 romans* qui sont tous à des différents titres, remarquables. Si, pour les commodités de cet article qui est avant tout une introduction à ce romancier il ne fallait en retenir qu'un, je choisirais "La Fête du bouc" (La fiesta del chivo) en montrant comment il s'inscrit dans un style qui s'affirme dès ses premiers romans.

Le sujet est comme souvent tiré de la réalité sud-américaine : ici, Saint Domingue et son Dictateur Trujillo qui a mené le pays de main de fer pendant 31 années. Bien que Mario Vargas Llosa soit un personnage international : il parle couramment plusieurs langues, connaît parfaitement les littératures états-unienne, française, anglaise ou russe ; il vit et écrit à Londres, Madrid ou Paris, c'est souvent le Pérou ou plus largement l'Amérique latine qui sert de cadre à ce roman. Avec ce texte, comme toujours avec Vargas Llosa, extrêmement bien documenté, nous pénétrons dans l'intimité de ce dictateur si représentatif des dictateurs sud-américains. Violent, vulgaire, machiste (le bouc faisant référence à son appétit sexuel), paternaliste, Ce roman nous aide à comprendre sa façon de penser et de réagir comme le système qu'il met en place pour diriger et pour garder ce pouvoir. Ce roman raconte aussi une époque car Trujillo pourrait être Pinochet pour le Chili, Videla pour l'Argentine, Stroessner pour le Paraguay… La liste est longue.

Ce sont deux histoires qui nous sont racontées, ce qui est classique chez cet auteur, une par chapitres impairs et une par chapitres pairs. Chapitres impairs, nous assistons au retour d'une femme à Saint Domingue, elle revient après que le régime de Trujillo est tombé pour chercher à comprendre des événements passés. Chapitres pairs, nous plongeons dans l'univers terrifiant et ridicule du Dictateur. Les faits sont extrêmement documentés se situent à un moment où le régime vacille et où un complot se trame. Le plus intéressant me semble être le ton des dialogues. Vargas Llosa trouve les mots, les intonations qui collent au personnage. Un des attraits de cette structure est la manière dont ces deux histoires vont se croiser, la relation qui va exister entre elles. Ici, cette rencontre entre les deux histoires sera particulièrement important.

Dans la controverse qui a fait rage entre un Garcia Marquez, ami de Fidel Castro et un Vargas Losa libéral proche des Etats unis et de l'école de Chicago, il n'est pas nécessaire de prendre parti sinon pour la littérature. On peut lire de son oeil gauche Cent ans de solitude et du droit La Tante Julia et le scribouillard.

Sur le même sujet : article du Monde diplomatique
Le fameux article sur les relations en tre Vargas LLosa et Garcia Marquez Lire

 

  • *Lituma en los Andes, 1993 (Lituma dans les Andes, 1996)
  • Los cuadernos de don Rigoberto, 1997 (Les Cahiers de Don Rigoberto, 1998)
  • La Fiesta del chivo, 2000 (La fête au bouc, 2002)
  • El paraíso en la otra esquina, 2003 (Le Paradis - un peu plus loin, 2003)
  • Travesuras de la niña mala, 2006 (Tours et détours de la vilaine fille, 2006)