De 1980 à 1992, le Pérou a connu une guerre civile d'une rare cruauté. En effet, on estime à 70 000* le nombre des morts et des disparus dont la plupart était des hommes (80 %), des paysans andins (56%) analphabètes (68 %) et de langue quetchua. Une grande partie de ce territoire grand comme deux fois la France a été laissé au contrôle de l'armée et du Sentier lumineux. Ces paysans se sont trouvés entre une armée corrompue, inefficace et violente et le Sentier lumineux désireux de vouloir imposer un ordre totalitaire et sanguinaire. Les observateurs pensent que l'armée et les terroristes se partagent assez équitablement la responsabilité des massacres, des tortures et autres exactions qui ont été perpétrées. Ce pays que les voyageurs qualifiaient autrefois de tranquille et ce peuple réputé pacifique ont vécu un enfer qui s'est terminé par l'arrestation à Lima, d'Abimaël Gusman alias Camarade Gonzalo leader du Sentier lumineux.

Avec ce livre Avril rouge (Abril rojo) le très jeune écrivain péruvien Santiago Roncagliolo réussit à nous plonger dans l'atmosphère de ces années terribles. L'action se déroule dans la ville d'Ayacucho qui a été le berceau du Sentier lumineux, le terrorisme a été vaincu et la vie est censée reprendre comme si rien ne s'était passé. Un cadavre portant des stigmates d'une violence rare, réveille les souvenirs, les traumatismes de ces douze années. Avec une apparente innocence et sans prendre parti, à l'image de son "héros", l'auteur nous montre le mode de fonctionnement des deux camps et la détresse des petites gens essayant de survivre en restant le plus neutre possible.

Santiago Roncagliolo a le don de créer en quelques phrases des personnages: le médecin légiste du début, les différents militaires…Il est impossible de ne pas parler de son personnage central, le substitut du procureur Félix Chacaltana Saldivan, un fonctionnaire tel que l'administration péruvienne est capable d'en produire. Il mène cette enquête en s'obstinant à suivre des règles de procédure dans un pays qui a abandonné tout cadre légal depuis longtemps. Ce livre est enfin et peut être avant tout un excellent thriller qui respecte les canons du genre en y apportant une touche très personnelle, très péruvienne sans tomber dans un exotisme, un folklore qui aurait été facile et réducteur.

Ce roman a reçu le Prix Alfaguarra en 2006, est traduit par Gabriel Laculli. Il est paru en avril 2008 au Seuil. Santiago Roncagliolo est un écrivain très prometteur, Ses autres romans, qui ne me paraissent pas aussi aboutis, ne sont pas encore traduits mais cela ne devrait pas tarder : "El Príncipe de los caimanes" (Le Prince des caïmans), "Crecer es un oficio triste"(Grandir est une tâche triste).

Macondo signalait déjà les qualités d'Avril rouge, avant sa traduction, au mois de décembre.

 

*Chiffres Wilkipédia qui se recoupent avec d'autres sources et qui semblent rendre compte de la réalité.

Quelques photos d' Ayacucho.